Une petite pièce pour manger, s’i’vous plééé…

M’a-t-elle demandé en me tendant la main pour la troisième fois de la journée, à l’arrêt du tram en bas de chez moi, près de la boulangerie qui fait des câlins. Je l’ai regardée. Et puis j’ai farfouillé dans mon porte-monnaie et je n’y ai vu que pièces en euro. Alors, tout désolé, j’ai fini par lui répondre : « Je suis navré mais je n’ai que des véritables pièces de monnaie. Je n’en ai pas en chocolat. Alors, une petite pièce pour manger, ça va être difficile. » 

Un euro…  ou une petite pièce ?

M’a-t-il demandé en m’abordant comme s’il allait me demander mon chemin mais ça fait des dizaines de fois qu’il me fait le coup car je le croise souvent et je ne suis pas dupe. Je sais qu’il fait la manche. Qu’il veut que je lui fasse don d’une petite aumône. Mais j’ai fait comme si je ne le connaissais pas. J’ai regardé dans mon porte-monnaie et je lui ai fait un grand sourire en lui répondant : « Non merci, j’en ai, des pièces, je n’ai pas besoin d’en avoir d’autre. » 

Une petite pièce pour manger, s’i’vous plééé…

M’a-t-elle demandé. Encore elle ? Ou à moins que ce ne soit sa jumelle. Elle est habillée de la même façon. Avec des vêtements qui sont un savant dosage de vamp comme celles des spectacles d’humour mais avec une pointe d’exotisme made in Europe de l’Est. Je l’ai regardée. Avec un peu de compassion et tentant de conserver mon sérieux. « Vous savez, madame, vous devriez faire attention à votre ligne. Ce n’est pas sain de manger entre les repas. » 

Une pièce, s’il vous plaît, nous avons tous faim.

Est-il écrit sur le petit bout de carton posé devant eux, ils sont deux, deux jeunes, un mec et une nana, avec trois chiens et pas des petits calibres. Ils sont polis. Ils me saluent en me gratifiant d’un « bonjour monsieur » qui change car ça n’arrive pas souvent, ça. Et ils enchaînent sur « une petite pièce ? » Je les salue à mon tour. « Pour manger… » Merci mais moi, je sors de table. Donc, je décline votre invitation mais je vous certifie qu’elle m’est allée droit au cœur. 

Bon-your mon-chieu…

M’a-t-elle demandé en me tendant la main, comme elle le fait souvent. Elle est toujours là, elle aussi, à la station de tram de Meriadeck et quand on sort de chez Auchan et qu’on attend sur le quai, elle vient et elle nous salue en mâchant ses mots. Parce qu’elle doit avoir faim. Depuis le temps qu’elle dit la même chose, personne ne lui a encore appris à prononcer correctement ? Alors moi, je me suis dévoué : « Madame, on ne dit pas bon-your mon-chieu mais bonjour monsieur » et essayez de ne pas chanter en traînant quand vous parlez, soyez affirmée. On vous remarquera mieux. Voilà, bonne journée à vous, la prochaine fois, je verrai si vous avez progressé. »