C’est son dernier jour à la pauvre fille. À partir de demain, elle aura une autre vie, un autre maître, un autre patron. Après sept ans de bons et loyaux services, elle va bien se demander pourquoi un tel abandon. Qui plus est, sans préavis. Parce que je n’ai pas eu le courage de le lui avouer mais je vais la laisser parce que j’en ai trouvé une plus jeune. Le démon de midi, sans doute. Il paraît qu’à la cinquantaine passée, c’est une monnaie plus courante que l’on pourrait le penser. Mais que voulez-vous, je l’aimais bien pourtant…

C’est ça le problème. Le fond du problème. Le cœur du problème : je l’aimais bien. Et aimer bien, ce n’est pas la même chose qu’aimer tout court. Je l’aimais bien, c’était une brave petite, une gentille petite, un peu nerveuse comme j’apprécie mais ça ne me dérangeait pas au contraire, celles et ceux du type tarte molle, j’ai du mal à le supporter, surtout au quotidien. Oui, donc, je l’aimais bien mais je me rends compte que c’était tout. Je n’avais même pas eu le coup de foudre pour elle, il y a sept ans.

Nous aurons quand même partagé sept ans de vie commune ou presque. Parce que nous ne vivions pas vraiment ensemble. On ne se voyait que de temps en temps et là, ça se passait pourtant très bien. Mais ça ne m’a pas suffi. Je suis sans doute un peu trop exigeant et le démon de la nouveauté m’a piqué de sa flèche et m’a inoculé son élixir qui m’a fait ouvrir les yeux. Ouvrir les yeux sur une autre. Cela peut-il être considéré comme une tromperie ? Non, c’est juste que c’est la vie, c’est comme ça et l’occasion a fait le larron. On m’a fait une proposition honnête et je n’ai pas pu, pas su refuser. J’ai cédé aux avances de la tentation.

Donc, dès vendredi, je la présenterai à son futur maître et je lui dirai au revoir mais dès demain, je serai avec ma nouvelle copine. Plus jeune, je l’ai déjà dit mais j’ai pleinement conscience que ça compte beaucoup pour moi. Et puis elle est plus aguerrie aux dernières techniques et technologies et ça aussi, ça a fait penser la balance du bon côté de mon choix. Choix qui ne s’est pas fait sans une grosse émotion. On sait ce qui on quitte mais on ne sait pas vers qui on va. Avec qui on sera. Lâcher la proie pour l’ombre.

Non, je ne regrette pas ma décision. Et puis, il fallait bien passer par là, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Lorsque l’amour est desservi, il faut savoir quitter la table, disait la chanson de ce vieux Charles. Je me suis appliqué ça avec elle. Contre son gré. Mais pensez-vous vraiment que lui dire la vérité lui serait moins pénible que d’être mise devant le fait accompli ? Non. Je ne pense pas. Et je ne l’abandonne pas tout à fait puisque je sais qu’elle va partir pour la Rochelle. Mais chut, tant qu’elle ne le sait pas, pour elle, c’est Modus et bouche cousue.