J’ai des souvenirs de plaisirs pour les papilles qui remontent à mon enfance, à l’époque de quand je n’avais pas encore atteint la première dizaine révolue. Et les deux images qui me remontent souvent à l’esprit et sur la langue, comme si j’en avais encore le goût dans la bouche, parlent de choses mangées à Fouras, en Charente Maritime, là où mon grand-père s’était lui-même construit une maison, à quelques cent mètres d’une petite plage bordée de rochers eux-mêmes dominés par des carrelets. 

Le premier bonheur de bouche que j’ai envie d’évoquer, ça parle de ces petites crevettes vivantes que nous pêchions avec nos épuisettes de petite taille (adaptée à la nôtre) et que nous ramenions à la maison dans nos seaux, avec de l’eau de mer pour ne pas qu’elles meurent avant que ce ne soit l’heure, pile-poêle. Et là, j’ai un doute, étaient-ce les nôtres que maman cuisaient à feu vif ou d’autres achetées au marché ? 

Je ne sais pas mais une chose est sûre, c’est que moi, mon plaisir était de les décortiquer, dans mon assiette, de me faire beurrer une tartine, d’y poser les corps de mes petites crevettes et de déguster mes crevettes en tartine comme un demi-sandwich. Je vous jure que j’ai découvert le plaisir papillaire, ce jour-là. Il est possible qu’il y ait eu plusieurs fois ce plaisir mais dans ma tête, il est unique. Comme le premier baiser. Comme la première fois au lit. 

La deuxième chose dont je peux parler, à l’occasion, quand celle-ci se présente, ça concerne des bigorneaux, que nous avions ramassés sur les rochers, encore une fois et que maman avait cuits au court-bouillon. Et une fois, je me vois, dans la descente du garage, assis sur le petit muret qui la bordait, côté jardin, et je m’étais installé avec de quoi travailler et j’ai décoquillé tous les bigorneaux qui remplissaient mon seau. Et maman les avait réchauffés à la poêle avec du beurre, de l’ail et du persil. 

Un petit plaisir comme celui des escargots farcis, très en vogue à l’époque et qui étaient un plat de fête. Nous, avec mes bigorneaux, c’était comme Noël en plein mois d’août. Le même plaisir gustatif que pour un réveillon ou un repas de communion ou un banquet de mariage. Et ces bigorneaux goûtus étaient eux aussi déposés délicatement sur une tartine de pain beurré, quel délice, quel bonheur, quel nanan maman ! 

Ma mère, elle, de son côté, je sais qu’elle m’a déjà parlé de son quatre-heures préféré, quand elle était enfant. C’était encore une fois une tartine de pain beurrée sur laquelle elle posait tout simplement des cornichons. Un plaisir que je n’ai personnellement jamais essayé car moi, les cornichons, je les aime sur du pain avec des rillettes. Donc, je n’en mange pas souvent. Sinon, je culpabilise, je suis comme tout le monde, il y a des plaisirs qui font du bien dans la bouche mais qui font honte dans la tête. 

Mais aujourd’hui, mon quatre-heures fut tout à fait différent. J’ai osé ce qui ferait s’étouffer n’importe quel(le) diététicien(ne), je me suis payé un plaisir encore plus interdit que le pain grillé aux rillettes avec le cornichon posé dessus histoire de manger un peu de légumes afin d’avoir meilleure conscience. Non, moi, j’ai carrément transgressé le plus interdit de tous les interdits : je me suis fait un sandwich aux chips de pommes de terre. Comme ça. Comme un sandwich aux frites mais avec des chips. C’est bon et ça croustille. Mais je vous rassure, je n’ai pas mis de beurre, avec. Ça ne va pas ensemble, sinon, j’aurais pu le faire. Oui.